L’enchaînement

Image1

Martial avait les yeux fixes, presque exorbités, tant l’intensité avec laquelle il regardait l’écran était forte. Il arrivait enfin au dernier niveau du jeu. Martial guettait l’arrivée de son adversaire qui ; il le savait, le talonnait depuis plusieurs jours, ou pour être précis depuis plusieurs nuits.
Martial profitait de ses nuits au centre de Surveillance Stratégique de Brignoles pour utiliser un des ordinateurs surpuissants qui lui avait sans doute donné l’avantage pour ce jeu ou rapidité était synonyme de survie.

Le SSB n’avait de Surveillance Stratégique que le nom, c’était en fait un centre de traitement de niveau 5 pour la recherche biologique où quelques tordus manipulaient des souches pas bien venues ailleurs que dans leurs éprouvettes.

Il s’était porté volontaire pour un poste de nuit et avait atterri à la salle de contrôle. Le boulot n’était fait que de routine. Les alertes qui survenaient quelques fois étaient toujours de fausses menaces, généralement de mauvaises interprétations algorithmiques.
Martial avait, il y a quelques semaine, trainé à répondre à une alerte. Elle s’était révélée, comme d’habitude être une simple erreur, toujours et encore une erreur, une de plus.
Sur le coup, il avait mal vécu la chose, une très forte culpabilité l’avait rongé pour finir par s’atténuer au cours des erreurs et alertes suivantes.

Et puis il avait eu la 6ème version de Start Devil Concept. Martial qui n’avait jamais, jusque là été un joueur invétéré, s’était fait prendre comme tant d’autres, d’autant qu’il s’était vite révélé un excellent joueur, éliminant rapidement ses adversaires.
La passion l’avait alors saisi et les alertes, ces fausses alertes, étaient devenues l’affaire des programmeurs à la relève du matin.

Martial regardait toujours son écran, il savait que c’était pour maintenant, il était prêt à bondir comme un félin sur sa proie. L’autre devait aussi être aux aguets. D’où allait-il surgir ?

Le panneau de contrôle derrière lui émit un bip.
Martial resta figé. Un bip ! Ce n’était vraiment pas le moment.
Deux voyants passèrent au rouge et se mirent à clignoter…

Martial crût percevoir un léger mouvement sur le côté gauche de l’écran, ça bougeait enfin et ça venait de la ruelle qu’il avait explorée quelques heures plus tôt…

Un peu plus loin dans l’autre travée de la salle de contrôle, un écran qui était en veille jusque-là s’alluma, laissant apparaître des lignes d’instructions.
Chaque instruction était associée à un décompte en secondes, de manière à pouvoir interagir et valider ou non l’instruction.
Lorsque le décompte arrivait à zéro, l’instruction en cours était alors considérée comme validée laissant la place et une nouvelle ligne d’instruction et un nouveau décompte.

Martial décida de faire l’impasse sur les bips, plus forts qui provenaient de l’autre coté de la travée. Oui, il avait entendu ces bips, ils étaient faits pour ça et Non, il n’était pas sourd, mais il ne pouvait tout de même pas laisser tomber maintenant, pas si près du but. Ce serait terminé dans une heure tout au plus si l’autre se décidait enfin à avancer. Il ne pouvait pas entrer dans la ruelle, il avait conçu son plan et il ne devait pas céder à la panique et tout chambouler maintenant.
Il avait les nerfs à vif. Il respira profondément et essaya de se calmer… Si au moins, il n’y avait pas ces satanés bips. Toujours quand il ne fallait pas.

Deux autres écrans s’étaient maintenant allumés, des écrans qui n’auraient jamais dû s’allumer. Pas ceux-là. Parce que les séquences qui y défilent ne demandent pas de validation.
Le système venait de s’auto armer à l’issue des séquences précédentes et le protocole en cours ne pouvait désormais plus être interrompu, plus maintenant.
Les premières instructions étaient des lignes de vérifications, du protocole, des relais et de la prise en main du système.
L’écran se figea un instant avant de passer à la série de commandes réelles.
La première instruction consista à isoler son propre système tout en lançant une nouvelle série d’alertes.
Blocage instantanée du sas d’entrée à la salle.
Désactivation des panneaux de contrôle interne.
Alarme sonore.

Lorsque cette dernière se mit à rugir dans la salle. Martial sursauta mais ne mit pas longtemps à évaluer la situation. « Merde ! »
Ce qu’il venait de comprendre lui glaça le sang. Il lâcha sa console pour bondir dans l’autre travée. Ça clignotait de tous les cotés « C’est quoi ce bordel ? Merde ! »
Il tapota sur les différents claviers, appuya sur les boutons avec pour seul résultat « action invalide ». Il décrocha un téléphone et n’obtint aucune tonalité.

Le système était devenu totalement autonome et s’était auto-protégé, il devait terminer les séquences qui avaient étaient validées. Les dernières séquences.
Le système ne portait aucun jugement, froid, droit, il effectuait simplement ce pourquoi on l’avait conçu. En l’occurrence les séquences qu’il allait lancer maintenant entraîneraient la simple destruction du centre et de toute sorte de vie qu’il abritait.

Il y avait eu une fuite, un organisme quelconque avait passé les barrières de confinement et commençait à se propager à l’intérieur du centre. Plus personne ne pouvait l’arrêter, sauf lui.
Martial tournait sur lui-même, désemparé. Le bruit était de plus en plus assourdissant il se rendit vite compte que rien ne servait de taper sur la porte du sas, il était fait comme un rat.

Il se dit qu’au dehors de la salle, il devait bien y avoir quelqu’un qui chercherait à entrer en contact avec lui…
« Fait comme un rat » cette pensée le fit réagir « pris au piège ! Le jeu ! » Il couru à sa console, il n’avait qu’un seul moyen de communiquer, il devait contacter son adversaire, il devait aller dans la ruelle et parler avec lui, tant pis s’il perdait, ce n’était plus très grave maintenant.
II essaya de se concentrer et se mis en marche dans son monde virtuel.

Le système avait méthodiquement condamné tous les accès et portes du centres, plusieurs personnes étaient bloquées dans des bureaux ou des laboratoires, la panique était générale, « Que s’était il passé ? » Ce n’était pas un test d’évacuation, les portes s’étaient bloquées trop vite.
Le système déclencha des gaz à partir des étages inférieurs depuis le troisième sous-sol où se trouvaient les laboratoires de niveau 5, les plus dangereux.

On ne saura jamais, pourquoi, Martial pouvait continuer à jouer, alors que tout semblait bloqué. Sans doute une faille, involontaire ou pas… Martial était en panique et ne pouvait plus penser rationnellement.

Son avatar entra dans la ruelle, faisant le plus de bruit possible, appelant son adversaire, l’invitant au dialogue. Rien, toujours aucune réaction, se serait il trompé ?

Le troisième sous-sol fût jugé « désinfecté » par le système qui allait attaquer le niveau supérieur.
Six personnes venaient instantanément de trouver la mort sans comprendre ce qui arrivait.

Martial, maintenant au milieu de la ruelle, saisi un mouvement derrière lui, se retourna, mais trop tard, juste pour apercevoir une lame s’enfoncer dans sa gorge, lui coupant nette la parole et la vie.
L’autre retira lentement la lame, il souriait … « Tu te croyais plus malin que moi, voilà t’es mort ! Ducon ! »
« Non ! » cria t-il alors qu’il regardait son écran sans y croire, voyant son personnage s’effondrer au pied de l’autre.
Terminé, affaire classée… Il ne pourrait  plus communiquer.
Il mit un certain temps à réaliser qu’il ne pouvait plus rien espérer de ce côté là. Il revint à la console qui continuait inlassablement à égrainer les commandes,

Sur l’écran, les lignes apparaissaient
« Protocole inerte : désinfection niveau -2 terminé »
« Protocole inerte : début désinfection niveau -1 »

  • Mon dieu ! C’est pas possible, le niveau -1, c’est ici ! Cria t-il avant de s’effondrer quelques secondes plus tard.

Il venait de perdre aussi cette partie allant rejoindre son double de Start Devil Concept.
Perdu sur tous les tableaux.

Le centre Surveillance Stratégique de Brignoles avait été complètement nettoyé. Toutes les personnes qui y travaillaient avaient instantanément péri, mais la menace qui avait été contenue dans le centre avait-elle été réellement éradiquée ?

Pour l’heure, il n’y avait pas de fuite, juste un bug dans la mise à jour de tables de données, mais cette vérité ne serait jamais connue.

Des têtes bien pensantes avaient estimé peu probables le fait qu’une alerte aboutisse au protocole inerte, néanmoins quelques personnes de la commission de contrôle avaient émis cette hypothèse et défendu l’idée que si la fuite n’était pas résorbée, l’organisme, quel qu’il soit pouvait alors se disperser et qu’il serait à ce moment là trop tard pour agir.
Une escalade officieuse et l’armée avait organisé un dernier rempart avec une solution définitive dite « à dommages collatéraux limités ».

Le SSB ne répondant plus, quelque part dans un centre de contrôle de l’armée, des consoles furent activées. Une transmission ascendante fut établie avec le satellite orbital Néo qui en plus des fonctionnalités de surveillance du territoire avait été équipé dans le plus grand secret de systèmes laser plus que puissants, l’énergie nécessaire à un seul tir laser serait fatale au satellite mais telle était sa mission.
Un faisceau d’énergie d’une puissance incroyable traversa le ciel et pulvérisa en un instant le centre qui laissa après dissipation un cratère de près de 400 m de rayon.

Au même instant la plupart des centres de surveillance de l’armée en France mais aussi à l’étranger enregistrèrent cette explosion qui fût identifiée notamment par la surveillance aérienne de Strasbourg comme une attaque ennemie. Le cycle d’analyse fut bien transmis aux services d’état-Major et préconisait une réponse immédiate à partir des silos de missiles tactiques disséminés le long des frontières. Les cibles identifiées se portaient sur les capitales des pays de l’Alliance de la Méditerranée où certains pays étaient soupçonnés de soutenir la cause terroriste.

Il est évident que les systèmes informatiques gérant les différents niveaux d’alertes avaient une faille majeure. Ils ne bénéficiaient pas tous du même niveau de mise à jour. Mais même si cela avait été le cas, le satellite au laser n’était connu que par une poignée de personnes… Cela n’aurait, au final, rien changé.
Alors que les données étaient communiquées aux décideurs de la nation. Pégase, à Strasbourg, continuait inexorablement son cycle d’armement des ogives nucléaires des missiles balistiques.
Les têtes furent armées, les silos ouverts, et les missiles…lancés. Tout fût tellement rapide que les autorités furent prises de cours et ne surent plus que faire.

La réaction des pays attaqués et de leurs alliés ne se fit pas attendre, des missiles furent annulés, d’autres furent détruits en vol, certains purent être abattus mais la riposte fût immédiate. Personne ne compris pourquoi l’État Français était passé à l’attaque sans préavis.

Il s’était à peine écoulé 45 minutes depuis le moment ou Martial s’était affalé sur le carrelage de la salle de contrôle à Brignoles…

Baptiste Gallo riait tout seul, il jubilait. Il n’y a même pas une heure, il avait craint de perdre la partie. Il reconnaissait que cela avait été une sacrée partie et n’aurait pas parié sur sa victoire, il avait eu l’occasion de voir comment son adversaire s’était débarrassé des autres concurrents et avait pensé subir le même sort.
Il savait, lui aussi, que tout allait se jouer cette nuit, il n’avait pas aimé devoir remonter cette ruelle, trop sombre, trop bizarre. Il était resté tapi là, à attendre un mouvement et voilà que l’autre s’était amené, trop sûr de lui, sa tactique ne lui ressemblait pas mais cette fois c’est lui qui avait été le meilleur, il avait saisi le moment où l’autre passait pour lui planter la dague en pleine gorge… Ouais, c’est moi le meilleur, l’autre n’était finalement pas si bon que ça, dit-il à haute voix.

Il venait juste d’ajouter son pseudo « Yagger III » à la toute petite liste des champions de Start Devil Concept… au 3ème rang, lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit brusquement :

  • Alors Baptiste, tu ne dînes pas ce soir ? Encore ton satané jeu ?  J’en ai vraiment marre !
  • Maman j’ai gagné !
  • Et alors tu …

Elle ne finit jamais sa phrase. La petite maison adossée à la dune au nord de Loctudy en Bretagne fût soufflée et partit en poussière, comme les maisons des voisins, et celles un peu plus loin. La région ne fût rapidement qu’un champ de vide, comme les autres régions, et au-delà des frontières. Il ne fallut que quelques minutes pour que la France soit rayée de la carte du Monde et les mêmes minutes pour rayer les autres pays.

Tout fût anéanti. L’ensemble des pays, même avec les accords de désarmements nucléaires avaient de quoi faire péter cent fois la planète. C’est ce qu’ils firent ce jour-là.
Et ce qui ne fût pas détruit par les explosions fut anéanti par les radiations.
Même la station orbitale fût atteinte par un missile, comme quoi, ceux qui avaient décidé de détruire le Monde avaient pensé à tout.

Il fût heureux que Martial ne survive pas à sa stupidité, pas plus que Baptiste Gallo, son adversaire.

Il fût heureux que Daniel Master, le génial créateur de Start Devil Concept fut pulvérisé alors qu’il dinait avec des amis, il ne sut pas ce que sa création avait déclenché.

Il fût heureux que Lyonel Gamery, qui était à la source de la création du SSB ne sut pas le nombre de collaborateurs qui furent tués par la déficience du Protocole inerte.

Il fût heureux que le Sénateur Louis Dumas, qui avait poussé à ce qu’une solution militaire soit envisagée en cas de fuite, fût lui aussi victime du même mode d’éradication.

Il fût heureux que tous les crétins d’informaticiens de la terre, de programmeurs, d’ingénieurs IA, d’architectes systèmes, d’analystes, etc… Qui se croyaient supérieurs et très malins à écrire des lignes de programmes avec l’idée de tout résoudre et de décider à la place de l’homme furent réduits en poussière.

Des lignes de « Il fût heureux », je pourrais continuer à en écrire mais : Il fut heureux que Martial n’ait jamais existé puisque c’est une fiction.
Mais qui sait, des Martial, on en connaît tous… et quelque part… ça fout les jetons.

 

BILUX

 

J’ai écrit cette petite nouvelle, il y a un peu plus de vingt ans.
A cette époque j’étais en charge d’une équipe d’administration système au sein de la Direction informatique d’un grand Groupe. Autrement dit, je faisais partie de la clique des crétins d’informaticiens très malins
😉