La petite cuillère

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Mon prénom est Christian. Avec mon épouse Sophia, nous résidons près de Bazas, une localité au sud Est de Bordeaux.

Il nous est arrivé un truc pas banal, c’était il y a juste deux jours, je vais vous le décrire comme nous l’avons ressenti, et ensuite seulement je chercherai à l’expliquer, bien que nous n’ayons pas, jusque-là trouvé une explication satisfaisante.

Vous allez peut-être penser que j’ai les neurones en court-circuit, que j’ai une araignée au plafond ou encore que je compte les numéros, toutes ces expressions laissant à penser que je frise la folie. Mais l’incident en question, s’il est insignifiant m’a laissé une drôle d’impression.

La pendule de la cuisine marquait vingt-deux heures trente et des brouettes. Je prenais une bouteille d’eau minérale que je déposais sur le plan de travail vide de tout objet. J’aime bien quand ça fait place nette. J’ai pris un verre dans le meuble du haut et l’ai rempli. L’eau était fraiche et j’appréciais cette sensation en buvant.

Tout était calme, mon épouse étant allée se coucher juste avant moi, l’alarme de la maison était mise. Je bu deux bonnes gorgées et reposais mon verre à côté de la bouteille… et de la petite cuillère.

« Petite cuillère » ? Qu’est-ce qu’elle faisait là ? Il y a juste quelques secondes, lorsque je posais la bouteille sur le plan de travail, il était vide et cette petite cuillère n’y était pas. Je suis formel, le plan de travail était rigoureusement vide. Je me retournais, peut-être n’avais-je pas entendu mon épouse venir la déposer. Je passais la tête dans le couloir, personne. Alors je me rendis à la porte de la chambre à coucher. Mon épouse dormait du sommeil du juste, le livre qu’elle lisait reposait sur les draps. Je lui retirais la paire de lunettes, posait le livre sur la table de chevet et éteignit la lumière. Je regagnais la cuisine.

J’étais habité par une drôle de sensation. Je regardais la petite cuillère, je l’ai prise dans mes mains et même, je l’ai reniflée pour savoir si elle était propre ou si elle avait servie. Diagnostic, elle avait servie, mais je ne pouvais identifier à coup sûr pourquoi elle avait été utilisée. Je la reposais sur le plan de travail, je finis mon verre et décidais d’aller me coucher.

Mais j’eus énormément de mal à trouver le sommeil, j’étais obnubilé par cette fameuse petite cuillère. Vous allez bien penser que je fais tout un cas, d’une bêtise, pour ne pas dire autre chose et que si ma seule préoccupation est de penser à une petite cuillère, alors j’ai dû louper quelque chose. N’empêche. C’est comme si elle était apparue soudainement. Je jure sur ma tête que le plan de travail était vide lorsque j’y ai posé la bouteille d’eau. Apparition spontanée. Ben voyons.

La seule hypothèse logique, les hypothèses logiques, parce qu’en fait il y en a plusieurs.

La petite cuillère était bien là, mais mon cerveau l’a occultée, je disais que j’aimais bien quand tout était nickel. Du coup, avec la petite cuillère, le plan de travail n’était plus nickel, le cerveau l’a évacué des objets possibles.

Autre proposition, j’ai eu un moment d’absence et j’ai, moi-même pris la petite cuillère, comme elle n’était pas propre, soit elle avait été rangée sale, soit j’ai mangé quelque chose avec.

Autre et dernière hypothèse, mon épouse la posée, lorsque j’étais dans la cuisine et prenais le verre, je ne l’ai pas entendue et elle est allée se coucher, sombrant immédiatement. Lorsque j’ai servi le verre, la petite cuillère était sans doute déjà là à ce moment, mais je n’y ai pas prêté attention. A bien y réfléchir c’est sans doute la bonne solution. Je n’aurais qu’à demander à mon épouse le lendemain.

Oui mais, ceci dit, si c’est moi qui ai mangé quelque chose, je ne sais pas moi, peut être un yaourt, ou même mon épouse, je devrais trouver le pot.

Avec le plus grand silence, je me levais à nouveau et une fois dans la cuisine, je regardais dans la poubelle si je voyais quelque chose. Rien de rien, juste des épluchures et un bout de papier déchiré. Bon au moins, je n’étais pas complètement fou, dans le sens où j’aurais mangé quelque chose et l’aurais immédiatement oublié. La solution serait sans doute éclaircie au petit matin avec mon épouse.

Je réussis à m’endormir.

Lorsque je me réveillais, mon épouse était déjà levée. Je la rejoignis dans la cuisine, guidée par l’odeur de la cafetière. Je n’eus même pas à poser la question sur le sujet existentiel qui avait perturbé mon endormissement la veille au soir.

  • Chéri, c’est quoi cette petite cuillère ? Elle vient du bureau ?
  • Comment ça du bureau ?
  • Ben oui, ce n’est pas une des nôtres.

Joignant le geste à la parole, elle ouvrit le tiroir des couverts.

  • Regarde !
  • Tu as raison, elle n’est pas à nous, je l’ai trouvée sur le plan de travail hier soir lorsque je suis venu boire un verre d’eau.
  • Tu l’as trouvée ? Ce n’est pas toi qui l’as posée là ?
  • Non, je t’assure, en plus, elle avait servie, donc on ne l’aurait pas posée comme ça.
  • Ce n’est pas moi non plus.
  • Figure-toi, que lorsque je suis venu boire et que je l’ai vue, j’ai pensé que tu étais passée dans la cuisine pendant que je me servais et que je ne t’avais pas entendue.
  • Non, je ne suis pas revenue. Tu dis qu’elle a servie ?

Elle la prit et à son tour la renifla.

  • Framboise ! J’en suis certaine, yaourt à la framboise.

Elle ouvrit le frigo.

  • Nature, myrtille, citron, pas de framboise. Tu en avais acheté ?
  • Non, c’est pas mes préférés.

A son tour elle alla à la poubelle. Pas de pot de yaourt vide.

  • Bon ! c’est juste une histoire de fou.
  • Je suis bien d’accord avec toi, c’est comme si quelqu’un s’était introduit chez nous avait mangé un yaourt à la framboise, aurait emporté son pot vide mais aurait laissé sa petite cuillère.
  • C’est assez bien résumé, surprenant et ça fout les chocottes.
  • Oui mais la maison était sous alarme et j’ai vérifié les accès avant d’aller me coucher, tout était parfaitement fermé.
  • Alors, il est encore là ?
  • Reste là ! On va en avoir le cœur net.

Sur ce, j’ai méticuleusement fait le tour de la maison et des endroits ou une personne aurait pu se cacher. Rien, personne.

Vous voyez, cette histoire est absolument insignifiante sur l’objet, une simple petite cuillère. Mais tout ce qui tourne autour est incohérent. Mon épouse et moi, sommes sains de corps et d’esprit. Nous avons repris cette histoire maintes fois, nous avons essayé de remettre chacun de nos faits et gestes dans l’ordre, mais nous arrivons toujours à la même conclusion. Une histoire sans queue ni tête.

J’ai cherché sur internet, si des histoires comme la nôtre étaient racontées. Et c’est le cas. Plusieurs personnes parlent d’apparitions spontanées d’objets. Et c’est vrai aussi dans l’autre sens, avec des disparitions d’objets.

Cela nous est arrivé à tous de trouver un objet à un endroit où on ne se souvenait pas de l’avoir mis et de ne plus trouver un objet dont nous étions certains de l’avoir posé à tel endroit.

Le cerveau nous joue des tours, mais peut-être est-ce autre chose. Avec mon épouse, nous sommes convaincus que des phénomènes se passent comme ça, nous les avons nommées « éclipse de temps ». Pendant un instant, il se passe quelque chose qui nous échappe complètement. Cela parait toujours spontané mais, rien ne nous dit que cela ne dure pas plus longtemps.

Bref, on ne saura jamais, mais ce qui nous est arrivé, est bien arrivé, et cette petite cuillère n’est pas à nous. Aucun de nous ne l’a utilisée. Et cela n’est pas un mauvais tour de nos esprits.

Réfléchissez, cela vous est sans doute arrivé aussi, vous n’y avez peut-être, simplement, pas prêté attention.

 

Bilux