Tigre blanc

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Mon regard passe sur un ensemble qui me paraît être un amas de cartons et lorsque mes yeux accrochent la boîte rouge ouverte sur le dessus, un frisson me parcoure et j’ai un geste de recul. A l’intérieur, j’ai cru y apercevoir un cobra. Croyez-moi, je n’attends pas mon reste et je m’éloigne le plus rapidement possible.

Mais, si je plie bagage, je me dis néanmoins qu’il me faut le signaler, parce que le truc n’est quand même pas banal !

Au fait où suis-je ? Une corniche ? Et que font ces cartons posés au milieu de la chaussée ?

J’en suis là avec mes pensées lorsqu’il se passe quelque chose. Le cobra grossit et semble sortir de sa boîte en glissant vers l’avant… Ce n’est pas un cobra… C’est un magnifique tigre blanc… Et d’ailleurs ce n’est pas un amas de cartons, c’est un cabriolet Mercedes blanc…

Je ne comprends plus rien du tout, je dois sans doute rêver,  il n’y a que dans les rêves où l’on peut confondre un cobra avec un tigre, et un cabriolet Mercedes avec des cartons.

C’est bien beau tout ça, mais me voilà maintenant à un vingtaine de mètres d’un tigre blanc qui vient de s’apercevoir de ma présence.

Il marque un temps d’arrêt, me regarde longuement, puis avance une patte, très, très lentement, puis une autre, tout aussi lentement. Il doit déjà savourer l’idée de son prochain déjeuner… Moi !

Pris de panique, je lui tourne le dos et me mets à courir vers le rebord de la corniche et me jette sans hésiter dans le ravin. J’ai la chance d’attraper au passage quelques branches qui me permettent de me stabiliser au lieu d’aller m’écraser sur les rochers un peu plus bas.

Position non idéale,  mais lorsque le tigre s’approche,  je me trouve hors de portée de ces griffes.

Et le tigre se met à me parler…

  • Allez, viens petit homme, tu sentiras rien.
  • Jumentil ? C’est toi ?
  • Hein ?… Le tigre interloqué se fige un instant, Oui c’est moi, Jumentil, on se connait ?
  • Merde, c’est moi Chris, tu ne me remets pas ?
  • Chris ! Chris, celui de Mombassa ?
  • Lui-même.

A cet instant où je fais un brin d’analyse de la situation, je suis suspendu à un arbre et je taille le bout de gras avec un Tigre blanc du Bengale. La branche qui me soutenait craque et je sens que je vais finir en bouillie, un peu plus bas et me répandre comme une merde sur les rochers.

Jumentil avec une vitesse fulgurante s’étire au-dessus du vide et m’attrape par un pan du blouson pour me propulser en arrière sur la chaussée.

Lentement, il se retourne et me fait face. Je sens qu’il y a dilemme, déjeuner ou pas déjeuner ?

Affalé sur le sol, je regarde autour de moi et là, c’est le grand déchaînement, à trente mètres  à peine, plusieurs véhicules des forces de l’ordre avec des hommes en tenue de combat, armes pointées sur Jumentil.

Je sens qu’il va passer un sacré mauvais quart d’heure le bougre. Alors je me lève et m’approche de lui.

  • Merci mec, sans toi je me serai écrasé en bas.
  • Pas de problème.

Un mégaphone m’incite alors à me reculer lentement, ce que je ne fis bien évidemment pas, au contraire, je m’assieds tout contre le tigre blanc.

  • Et Ju ! Va falloir qu’on décide quelque chose, avant que l’un d’entre eux ne décide de t’aligner comme au tir aux pigeons….
  • Je suis bien d’accord, de toute façon, je la sentais pas cette histoire. Tu le crois toi, moi, sortant d’un cabriolet sur une corniche ? Ils ont quoi dans le crâne ces scénaristes ? Et cette corniche, on est où ?
  • Alors là, pas la moindre idée, la végétation me fait penser un peu à la Californie…
  • Ok alors disons que nous sommes en Californie, tu as vu la taille de ce cabriolet, J’en suis visiblement sorti.
  • Ça je te le confirme.
  • Mais pour en sortir, fallait bien pouvoir y entrer. Tu as vu mon gabarit ? Ce n’est pas pour me vanter, mais il en faudrait au moins deux pour que j’y tienne.
  • C’est pas faux !
  • Je suis sorti facile ? Je me rappelle plus vraiment.

Ah oui facile, comme si tu glissais sur le capot.

  • Humm !
  • Remarque au début ce n’est pas ça que j’ai vu. J’ai cru apercevoir un cobra dans un carton.
  • Tu vois c’est ce que je te disais, le scénariste est nul, il change toujours d’avis. Comment veux-tu qu’on s’y retrouve nous, dans son merdier ?
  • Merdier c’est le cas, parce que la bande de snipers de l’autre côté de la rue va faire de toi un tartare.
  • Qu’est-ce que tu proposes, tu me dois bien un coup de main.
  • On va se les amadouer… On va essayer… Il va falloir jouer copain-copain et s’il te plaît oublie l’idée de me voir en gigot, ça va pas nous aider. Je vais me jeter sur toi, comme pour jouer, avec un gros matou, tu saisies l’image ?
  • Ok et moi, je me roule sur le dos pour dire que je suis Ok et que j’aime tes roudoudous.
  • Roudoudous… Ben ouais si tu veux, l’autre il commence à me les briser avec son porte-voix, et fais gaffe, je crois qu’ils se rapprochent.

Sans prévenir Ju, je lui saute au cou, et lui se laisse rouler en arrière,  comme le font les animaux lorsqu’ils montrent leur soumission.

  • Pouah ! L’ami … Qu’est ce qui ne faut pas faire ? Tu fouettes grave, non tu pues… Jamais tu te baignes, avec tes longs poils blancs, on dirait que t’es nickel mais…. Pfffff va falloir que je foute tout à la machine.
  • Ah ouais, là j’adore … ça chatouille !
  • Regarde-les, ils ont baissé leurs flingues, je crois qu’ils sont scotchés.
  • Ok ! Mais c’est quoi la suite du programme ? On ne va pas rester jusqu’à la St glinglin à se faire des gazouillis.
  • Reste sur le dos, je vais parlementer… Le zoo de glhom ?
  • Oh non, on s’y emmerde…
  • A Karosborn ?
  • Avec la belle Lyshiat… Jolie mais elle a déjà un mac.
  • Tu parles du gros Maruks ? J’ai entendu dire qu’ils les avaient séparés, Maruks se la jouait un peu violent. La Lyshiat n’attend plus qu’un nouveau Roméo.
  • Tu m’a l’air d’être bien rancardé sur la vie sociale de grands tigres blancs.
  • Non, c’est juste l’autre gland de scénariste qui me met les mots dans la bouche, je sais toujours pas où cela nous mène et ce qu’on fout là.
  • Ouais t’as raison, alors Ok pour la petite Lyshiat, on verra pour le reste plus tard.
  • Ok ! Alors, ne fais pas ton mariole, je reviens.

Confiant, je me relève et me tapote les vêtements avec le vain espoir de faire disparaître la puanteur qui me colle à la peau.

Tout autour de moi, un peu plus loin,  des voitures, des fourgons de police, des forces spéciales,  deux camionnettes de télévision et même un hélicoptère qui tourne au-dessus de nous. C’est vrai que ça fait maintenant plus d’une demi-heure que la circulation est coupée… Ma bobine va faire la une… « Il joue avec un Tigre du Bengale au milieu de la chaussée de la corniche machin, bloquée à la circulation »

Lentement je m’avance vers un petit groupe d’hommes armés jusqu’aux dents et deux d’entre eux cherchent tout de suite à m’embarquer contre ma volonté.

  • Eh ! Mais foutez-moi la paix, laissez-moi, connards …

Je finis par me dégager.

  • C’est qui le responsable chez vous ?
  • Monsieur, venez ! Vous ne pouvez pas prendre des risques comme vous l’avez fait jusque-là…
  • Des risques ? Quels risques ? C’est Ju, un pote à moi, laissez-moi régler ça.
  • Ju ?
  • Jumentil, un Tigre du Bengale que j’ai connu autre fois à Mombassa….
  • Monsieur ! Vous vous sentez bien ?
  • Parfaitement bien, Ju, tout comme moi, on ne sait pas ce qu’on fout dans cette histoire.
  • Il ne sait pas… Parce qu’il vous la dit ? Prenant sa radio « Capitaine Nowers ! faites venir une équipe médicale ».
  • Mais foutez moi la paix, espèces de nases, ce n’est pas parce que vous ne comprenez pas quelque chose que cette chose n’est pas.
  • J’entends bien monsieur, d’abord vous allez vous calmer, vous pouvez aussi être un brin respectueux…
  • Vous voyez ce cabriolet Mercedes ?
  • Oui monsieur, lui je le vois bien…
  • Et bien Ju en est sorti, vous pouvez m’expliquer ça ?
  • Non, il est bien trop petit.
  • Eh bien voilà, toute cette histoire n’a ni queue ni tête, et mon scénariste me fait causer Tigre et j’y peux rien.
  • Votre scénariste ? C’est de sa faute tout ce bordel ?
  • Je pense bien que c’est sa faute, il est mal barré des neurones pour écrire une histoire tordue comme celle-ci.
  • Alors je me suis fait avoir moi aussi ! On s’est tous fait avoir… Quoi ? On est juste là pour remplir l’histoire, faire les méchants flics, de la simple figuration. Vous touchez combien comme cachet sur cette histoire ?
  • … Bonne question, je ne sais pas pourquoi je suis là, et même si la prestation est rémunérée… J’ai rien signé.
  • Vous, vous êtes fait baiser aussi… Enfoirés de scénaristes, tous les mêmes, je suis sûr qu’ils complotent quelque chose contre nous.
  • Ok, Ok, mais là on fait quoi ?
  • Qu’est-ce que vous proposez ? Pour finir cette histoire avec un Tigre blanc ? Ceci dit, on ne me l’avait pas encore faite celle-là. D’autres bestioles, même un cobra dans une boîte en carton rouge…
  • Ah !
  • Mais un Tigre !
  • Je connais un zoo où on peut le déposer, il y a une minette du Bengale comme lui qui est tout à fait à son goût.
  • Banco, on s’y prend comment ?
  • Un fourgon, une escorte et dans une heure on se prend une bonne mousse, c’est moi qui régale.

Ce qui fut dit fut fait, un fourgon fut mis à ma disposition, sans chauffeur, faut pas déconner quand même.

Avec la chaleur extérieure et l’odeur pestilentielle de Ju, toutes les vitres du fourgon avaient été laissées ouvertes pour participer à une meilleure aération.

J’avais conservé mon blouson, il me collait à la peau, et quand je dis blouson, ce qu’il en restait, un peu détruit quand même le perfecto après le sauvetage par le coup de griffes de Ju.

Le chef de groupe des forces de l’ordre s’est glissé à l’avant du fourgon, histoire de ne plus paraître un second rôle dans cette étrange affaire.

Au fil des kilomètres qui nous séparaient encore du zoo, nous devisions comme s’il s’agissait d’un simple échange lors d’une banale rencontre.

  • Alors comme ça t’as connu ce tigre à Mombassa ?

Plongé dans mes réflexions,  je ne répondis pas tout de suite.

  • En fait non ! De mémoire, je n’ai jamais été à Mombassa, d’ailleurs je n’ai jamais mis les pieds en Afrique.
  • Tu te fous de moi ?
  • Non ! Et puis à y réfléchir, que veux-tu qu’un tigre blanc fasse en Afrique noire, il serait mieux en Inde ou dans le coin, et moi c’est plutôt l’Europe ou les états unis… Le reste, je ne suis pas client.
  • Mais bordel, y a quoi de vrai dans cette foutue histoire, dans deux minutes tu vas me dire que le fait de parler tigre c’est aussi du pipeau…
  • Ben puisque tu le dis.
  • J’en étais sûr, tu me prends pour un blaireau depuis le début.
  • Oh ! les mecs, vous pouvez ne pas arrêter vos chamailleries !

Le tigre venait de s’exprimer clair et fort avec un léger accent style BBC.

Le chef et moi, roulions des billes, surpris par cette interruption plus que surprenante.

  • Mais tu parles, un tigre ne parle pas.
  • Bla bla bla… et là je fais quoi, grand couillon, si tu n’étais pas autant collé à tes stéréotypes, tu saurais qu’il n’y a là rien d’exceptionnel, et je ne suis pas le seul.
  • Ah ! Vous voyez, lorsque je disais que je parlais tigre, en fait je voulais dire que je parlais avec un tigre.
  • Bien sûr, bien sûr,  tout cela est très normal, et moi aussi, maintenant je parle avec un Tigre, ou alors je suis dans un rêve,  non, un cauchemar.
  • Eh pépère, tu te calmes, tu ne rêves pas, tout va bien, vous allez me déposer au zoo et vous oublierez tout ça.
  • Comment veux-tu qu’on oublie ça
  • Fais confiance à ton scénariste !
  • Ah celui-là, je sens que je vais me le faire. Mais dis-moi tigre.
  • Ju
  • Ju ! C’est ton nom ?
  • Jumentil, tout le monde l’appelle Ju.
  • Qu’est-ce que tu foutais sur cette corniche, et ce cabriolet ?
  • Pas la moindre idée, ce n’est pas un coup de mon scénariste, je n’étais même pas prévu, c’est un coup du votre, ceci dit, être en Californie, m’associer à une belle bagnole, c’était plutôt sympa, même,  s’il m’aurait fallu un chausse pied pour prendre les rênes de ce bolide.
  • Écoute-le, presque il se voit la conduire.
  • Et pourquoi pas, ce ne serait pas plus absurde que le reste de l’histoire.
  • Ben quand même, un peu…
  • Je te rappelle que tu parles à un Tigre.
  • C’est pas faux. Bon on est encore loin ?
  • Je crois qu’on y est.

Le fourgon venait juste de passer un énorme sas, laissant à l’extérieur le reste de l’escorte.  Deux dresseurs approchaient avec de longues perches tandis qu’un troisième, situé en hauteur, tenait un fusil avec des charges de tranquillisant.

  • Les mecs, merci pour la ballade, je vais aller trouver ma petite tigresse et lui conter fleurette, prenez soins de vous, je passe en mode silencieux, et si d’aventures vous croisez votre putain de scénariste, soyez chouettes pour moi, ce con a bien failli me faire buter sur la corniche, alors mettez lui un pain pour moi.
  • Ce sera fait ! Allez salut Ju !
  • Salut Chris !
  • Heu ! En fait, je ne m’appelle pas Chris, moi c’est Bob… Heu non Franck ?
  • En fait on s’en fout…

La porte du fourgon a été ouverte, le grand tigre blanc du Bengale s’est déplié, s’est ébroué, s’est étiré et lentement et majestueusement s’est dirigé vers une petite porte de l’autre côté du sas sans même se retourner.

Je me suis tourné vers l’entrée principale, et mon regard a accroché un amas de cartons au milieu de la chaussée. Lorsque je m’en suis approché,  j’ai sursauté, voyant clairement un cobra lové dans une grande boîte en carton rouge. Je me suis éloigné le plus vite possible…

Il me fallait avertir les secours avant qu’il n’y ait un accident… Que foutent  tous ces cartons au bord de la chaussée sur une corniche… Et avec un cobra en plus ?…

 

Bilux